_DSC3190L’un est un Anglais de Manchester; l’autre, un Corse d’Uzès. Le premier est black, avec un cou de taureau à la Mike Tyson; le second est longiligne, avec une gueule à la André Pousse, l’acteur fétiche des polars de Michel Audiard. Tous les deux ont le crâne rasé, la trentaine, partagent une passion, la musique. Et exercent la même activité: celle de DJ. Disc-jockey ou, si vous préférez, musicien de vos nuits blanches, dans les clubs, les soirées, à Paris, sur les plages de Saint-Tropez, à Ibiza, à La Grande-Motte, à Bonifacio, ou à Berlin, à Londres, à Barcelone. Voici l’histoire des deux plus grands sorciers des platines et des pistes de danse. Messieurs, envoyez la musique!

A ma gauche, Carl Cox, 34 ans, le roi de la techno, couronné DJ n° 1 trois années de suite par les revues spécialisées dans ce genre musical. Il vient de sortir un premier album de ses propres compositions, At The End of The Cliché (Ultimatum/Edel), et fera partie des animateurs de la soirée de clôture des Jeux olympiques d’Atlanta. A ma droite, Philippe Corticchiato, alias “Corti”, 37 ans, celui qui, depuis une quinzaine d’années, a réinventé la fête – au Palace, aux Bains, au Globo (Paris), dans les arènes de Nîmes, à la Scatola (Port-Camargue), au Papagayo (Saint-Tropez), à chaque soirée des défilés de son ami couturier Christian Lacroix – avec des chansons de Claude François, de Dalida, de Luis Mariano, des Gipsy Kings, ou les derniers tubes house, dance et salsa. Vous avez pu le voir récemment dans les émissions de télévision Flashback ou Graines de star et animer le dernier Dance Machine de Bercy, sur M 6. Compilation annoncée pour octobre, Faisez les cons avec Corti.

Londres, jeudi 13 juin 1996. Toum, toum, toum, toum… Il est 21 heures au Velvet Underground, le club privé des fans de techno. Et le beat “coxien” rythme déjà la nuit au bord de la Tamise. Aux commandes des platines, la silhouette impressionnante de Carl Cox, en tee-shirt blanc. Les écouteurs vissés sur la tête, légèrement penché sur le côté, il “bidouille” le son de ses vinyles, tout en marquant le tempo d’un balancement régulier des épaules. Sur la piste, on s’échauffe sec. Cox embarque les danseurs pour une virée de cinq heures sans escale. Demain, il repart pour l’Allemagne, puis l’Italie, l’Espagne. Il est revenu d’Australie il y a quarante-huit heures.

700 000 accros de techno
La vie des DJ colle à la cadence de leur musique. Surtout celle de Carl Cox. Attablé en fin de journée devant un barbecue japonais, il raconte sa grimpée des marches vers le top. Naissance à Manchester, puis enfance dans la banlieue sud de Londres. Un père conducteur de bus, une mère infirmière. “Ils m’ont fait grandir avec James Brown, Percy Sledge, Otis Redding. Dès l’âge de 14 ans, c’est moi qui tenais la sono pour leurs soirées entre amis.” Vient le temps du rock, du latin jazz, de la disco des années 70 et de la house de Detroit. Cox écoute, digère, élargit son champ d’action, élabore son style dans les mariages et les fêtes, “la meilleure école pour un DJ”, précise-t-il. Avant de lancer sa propre soirée, en 1989, Midsummer Night Dream, devant 50 000 personnes. “Je respecte le public, alors je lui donne le meilleur de moi-même.”

Exemples: le Palace, en mai dernier, à Berlin, pour la Love Parade, en juillet, devant 700 000 accros de techno. “Il serait temps d’arrêter la diabolisation de cette culture. La drogue est un problème de société, les gouvernements devraient plutôt s’impliquer dans la prévention.” Carl Cox ne vit que de sa passion. Il réside à Londres, dirige Ultimatum, sa maison de production de disques, aidé de sa jeune femme, manager. Le dernier film qu’il a aimé? Beignets de tomates vertes – “so lovely and charming”. Un homme de goût, ce Cox.

Faire la fête
Paris, vendredi 12 juillet, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Philippe Corti reçoit dans son bureau, chez Ardisson Lumières, où il remplit la fonction de conseiller artistique. Costume sombre, chemise blanche, le teint bronzé, la voix rocailleuse et la clope au bec. “Thierry Ardisson fait partie de ceux qui ne m’ont pas laissé tomber après mes mésaventures tropéziennes. En plus, c’est un mec doué – exigeant, mais doué.” Précision: Corti, mêlé en 1991 à une affaire de drogue – grâce à “l’efficacité bienveillante” de quelques notables locaux – a passé deux années à l’ombre. De quoi vous faire “apprécier la lumière”. Cet été, chaque week-end, il enflamme les nuits de Bonifacio à l’Amnésia. “J’aime les lieux qui possèdent une âme. Où se croisent des personnages de toutes les couleurs, comme dans les ports”, avoue ce fils d’instituteurs d’Uzès. Adolescent tombé amoureux fou des Beatles, de la variété française – Trenet, Sardou, Julien Clerc – et du théâtre. Mais ce seront les planches des discothèques qu’il finira par choisir, après deux saisons en fac de droit. “Cela m’a permis de vivre la musique et d’entrer en contact avec les gens.”

Une éthique: faire la fête. En spécialiste. Irrésistible, lorsqu’il se transforme en Monsieur Loyal en soufflant dans sa légendaire corne de brume, entre les morceaux “kitsch, surtout pas ringards”. Vrai, comme on dit dans son Sud, il fait le fada. Un fada qui “marche au feeling”, dont le maître fut Fabrice Emaer, fondateur du Palace. “Tolérance, humour et amitié”, telle est la devise de Corti.
Dans vos nuits d’enfer paradisiaques de l’été, ayez une pensée pour les DJ Carl Cox et Philippe Corti, ces dionysiaques des noctambules.
(Castelnau-Mendel Florence – L’Express)

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